Schola Morum

La première Loge maçonnique « Civile » de Cannes, en l’état actuel de nos recherches et si nous mettons à part le cas de la Loge militaire « La concorde » qui était une Loge militaire, est « l’École des Mœurs ».

Création

Cette Loge fut créée le 5 avril 1807 par une vingtaine de francs-maçons du bassin Cannes-Grasse-Antibes. Le seau de l’atelier comporte sur sa périphérie l’inscription en latin « SCHOLA MORUM » séparée par une équerre et un compas en partie supérieure et un niveau en partie basse, le centre étant occupé par un entrelacs. Dans un état de la Loge en date du 24 avril 1811, l’on y trouve 19 Officiers, 17 Maîtres,  2 Compagnons et 16 Frères mentionnés « absents de l’orient » et 2 Frères Servants ; Soit 56 Frères 4 ans après l’allumage des feux. La composition sociologique est fortement marquée par la position frontalière et maritime de Cannes (à l’époque dans le département du Var, le fleuve faisant frontière avec l’Italie voisine).

Il y avait coté militaire : 2  commandants d’armes : Antoine CUNEO d’ORNANO vénérable d’honneur donc fondateur de l’atelier et Jean-Baptiste Benjamin MARE ; 4 capitaines et 4 lieutenants des garde-côtes ; 1 capitaine d’infanterie ; 1 chef de bataillon ; 1 chirurgien-major ; 2 adjudants ; 1 sous-officier  et 2 sergent-major.

Coté maritime et civil : 1 capitaine marin ; 1 percepteur, 1 contrôleur et 1 employé aux droits et douanes ; 2 commissionnaires ; 7 négociants-marchands; 6 propriétaires ; 1 parfumeur ; 1 pharmacien ; 2 marins ; 1 menuisier et 1 serrurier.

Le vénérable en chaire est alors Jean-Charles RICORD, à noter que la correspondance avec le G.°.O.°.D.°.F.°. est toujours adressée à Antoine Cunéo D’ORNANO, sans doute toujours est-ce la rémanence de la notion de propriété personnelle de l’atelier pour son fondateur !?  

 Cet atelier est également cité sur un calendrier maçonnique en 1812. Comme beaucoup d’ateliers maçonniques de la région, il a été mis en sommeil à la chute de Empire (l’après 100 jours de 1815).

Mise en sommeil et reprise d’activité

Le 13 février 1853, soit une quarantaine d’années après sa mise en sommeil, 15 maçons cannois s’adressent au GODF pour solliciter son réveil. (Note 1)

« Aujourd’hui l’âge ou le besoin de repos a ramené dans leurs foyers la plupart des anciens membres de la loge : ils se sont réunis dans un banquet préparatoire et ils ont décidé à l’unanimité de redemander au GODF, sous les auspices duquel ils ont constamment travaillé, la remise en vigueur de leurs travaux depuis longtemps suspendus »

Le Conseil de l’Ordre du Grand Orient accorde la reprise de l’activité le 24 novembre 1854.

La Loge « L’École des Mœurs » travaillera à nouveau sur l’Orient de Cannes pendant 7 ans. Le 10 octobre 1860, les 24 membres de « L’École des Mœurs » prennent acte de la composition géographique de l’atelier (2 cannois, 12 Antibois et 8 Vallauriens) et sollicitent son transfert dans un local à l’embranchement du chemin de Vallauris (point central entre Cannes et Antibes). La demande est acceptée le 10 décembre 1860. La Loge déménage donc sur l’Orient de Vallauris. Plus tard et compte tenu de l’évolution de ses membres, cette situation est contestée par une douzaine de résidant Cannois. Entre les deux « parties » et Paris s’échange une longue correspondance procédurière. Finalement, le GODF, « en son Conseil », tranchera définitivement le 7 juillet 1862 : « l’École des Mœurs » restera à Vallauris. Entre-temps, cette commune, comme le reste de l’arrondissement de Grasse, se trouve désormais dans le nouveau département des Alpes-Maritimes. Entre-temps 13 Frères antibois de l’atelier (note 2), sous la conduite d’Alexandre Aubert instituteur, s’adresseront au Grand Maître Murât afin de solliciter l’ouverture d’une Loge sur Antibes ; l’installation a lieu le 5 août 1861 sous l’appellation de « L’École du Progrès »,  elle se compose de 24 membres. De même sur Grasse ou sont rallumés le 7 février 1863 les feux de la « Nouvelle Amitié » par 7 Frères grassois (Note 3) ;  ce qui démontre, à cette époque, un essor important de la maçonnerie sur la région.

Réaménagement de la maçonnerie sur Cannes

Sur l’Orient de Cannes, le SCDF (Suprême Conseil De France) créé « La Vraie Lumière » en 1869, (cet atelier sera affilié à la Grande Loge  par la suite). « La Vraie Lumière » fut mis en sommeil en 1881, elle reprendra ses travaux en 1908 seulement.. En même temps une nouvelle Loge du GODF est créée sur Cannes sur l’instigation des maçons cannois de l’école des mœurs, elle se nomme «  Les Amis de la Science ». Sa création entrainera l’étiolement de « L’Ecole des Mœurs » car les créations de Loges sur Antibes et Grasse avaient bien puisé dans ses rangs.

A Vallauris, la loge « L’École des moeurs » continua ses réunions sous la présidence de Victor Gazan, distillateur-parfumeur, Juge au tribunal de commerce de Grasse, il est Vénérable de 1867 à 1874. Ce notable modéré de l’époque impériale, radié par son atelier en I876, est remplacé par les « républicains » Jean Raibaud, instituteur (1874 & 1875) et Jacques Lions, boulanger, conseiller municipal de Vallauris. Ce dernier s’adresse au GODF le 8 mai 1878 :

« Voilà un an que nous ne travaillons -plus, j’ai fait faire plusieurs convocations pour tâcher de sortir de cette situation, nous ne pouvons pas nous trouver le nombre pour ouvrir les travaux…le bail finit à la St Michel prochain, il ne sera pas renouvelé : ainsi plus de bail, pas de tenue ! « .

Le GODF charge le Vénérable de la loge niçoise « Philosophie Cosmopolite » d’une enquête : Le rapport daté du 24 août 1879  d’Edmond Delacroix est sans appel :

« Vous jugerez Très Cher Frère s’il convient de passer outre et de déclarer la mise en sommeil de l’École des Mœurs… Je suis d’avis, quant à moi, qu’il n’y a rien de mieux à faire. Ces pauvres esprits qui se croient et se disent francs-maçons !… »

Le Conseil de l’Ordre adoptera ces conclusions.  « L’École des Mœurs » ne s’en relèvera pas et sera mise en sommeil en septembre 1878.

La chute de l’Empire en 1870 aura également des répercussions sur certains ateliers de la région et à Grasse, l’atelier « La Nouvelle Amitié » connaît des difficultés. Le 26 mars 1872, le docteur Etienne Roustan écrit au GODF :

« Malgré tous les efforts de quelques Frères fidèles et zélés maçons, il nous a été impossible de surmonter l’indifférence de la majorité des Frères de notre atelier. Aussi après avoir épuisé toutes nos ressources et nous être imposés des sacrifices pour payer nos petites dettes, nous nous sommes trouvés dans la triste nécessité de nous mettre en sommeil ».

Francs-maçons de la région cannoise

Je souhaite faire un lien avec l’histoire de la maçonnerie sur les Iles cannoises et la fameuse liste de francs-maçons retrouvée dans un opuscule traitant des cahiers d’états-civils de la ville de Cannes. Dans ces francs-maçons cités comme ayant un lien administratif avec les iles (actes d’état-civil) il y avait Jean Arluc capitaine de bâtiment (1784). Or dans l’état de 1811 de L’école des mœurs figure un Antoine Arluc capitaine marin. Il y a là domaine à recherches pour retrouver dans quel atelier travaillaient ces Frères avant l’école des mœurs…

Au 16ème siècle, les ARLUC faisaient partie des familles cannoises constructrices de tartanes et de polacres, ces constructions navales regroupaient beaucoup de corps de métiers (forgeron, bûcheron, scieur de long, des calfateurs, des cordiers et tisseurs pour les voiles). Tout ce monde du travail opératif se retrouvait dans des confréries. Les pénitents noirs par exemple acceptaient les constructeurs et les patrons de bateaux parce qu’ils étaient d’un rang social plus élevés que les mariniers où pêcheurs. L’on peut voir à Notre-Dame d’Espérance au Suquet, dans la chapelle dédiée à Saint Joseph un motif en bois sculpté où figurent une scie et un marteau (signe de la corporation). Notons que les marins pêcheurs faisaient partie des pénitents bleus et fréquentaient la chapelle Saint Pierre (là ou se trouve l’actuel Sofitel !). Les calfats faisaient eux partie de la confrérie de Saint Elme. En 1532 existe bien dans les archives hospitalières « la collation de l’ouvrerie » par l’Abbé de Lérins à Jean Arluc de Cannes. Les Arlucs, prénommés souvent Jean de père en fils, étaient donc bien implantés dans le chantier naval de l’Ile Sainte-Margueritet, l’appartenance à cette confrérie corporative est donc plus que probable. Le lien entre ces confréries et la constitution de Loges maçonniques n’est cependant pas aisé à tracer sur notre région car il ne faut pas oublier qu’à la fin du 16ème siècle une épidémie de peste se déclara et fit 2 000 morts à Cannes et 5 000 à Grasse. La plupart des actes font défauts entre 1695 et 1720 mais cela n’interdit pas de penser que la « transmission » continua à s’effectuer dans ces corporations de métiers qui, avec d’autres sources de congrégations semblent avoir naturellement évolué vers les premières formes de structure de base de la maçonnerie : la Loge.

Car un des travers de l’histoire maçonnique est de considérer, avec quelque fois sectarisme, qu’il n’est d’histoire qu’à partir de la structuration des Loges en fédérations nationales et ce dans les différents royaumes européens. Cela coupe tout héritage possible avec biens d’autres filiations et de nombreux courants philosophiques, ésotériques ou de métiers. Je ne crois pas au créationnisme et, s’il y eu « Lumière » au 18ème siècle, sans doute y eut-il nombres d’étincelles auparavant !! !

JC DUR

NOTES

1) Le 13 février 1853, soit une quarantaine d’années après sa mise en sommeil, 15 maçons cannois s’adressent au G\O\D\F\ pour solliciter son réveil, ce sont :

  • ARDISSON Louis, commis à l’octroi
  • ARDISSON Fils, employé aux messageries
  • BELLON Pépin, aubergiste
  • COMTE François, commis
  • DAVER François, patron pêcheur
  • – FERRON Théodore, entrepreneur
  • – FOUQUES Jean-Baptiste, décorateur
  • – GIMBERT Louis, docteur en médecine (a signé la lettre mais ne figure pas sur le tableau)
  • – LATTY Jean-François, fermier de l’octroi
  • – LAURENT Clément Prosper, boulanger
  • – MAURIN Jacques, fournisseur aux armées
  • – MOUNIER Louis, parfumeur
  • – ORENGO Annibal, coiffeur
  • – RAIBAUD Jean-Baptiste, premier adjoint au maire de Cannes
  • – SAVIGNAC Joseph Alexandre, secrétaire en chef de la mairie de Cannes

2) 13 Frères antibois de l’atelier, sous la conduite d’Alexandre Aubert instituteur, s’adresseront au Grand Maître Murât afin de solliciter l’ouverture d’une Loge sur Antibes : 

  • – AUBERT Alexandre, instituteur, A
  • BARETY Joseph, mécanicien, né à Guillaumes
  • – CAUVIN Marc, capitaine et armateur, A*
  • – COCHOIS Esprit, armateur, A*
  • – FERRAUD Marius, né à Grasse, *
  • – GAIRAUD Henri, propriétaire, A*
  • – GIRAUD Pierre, commis. A*
  • – GIRAUD Théodore Joseph, cafetier. A*
  • – ISNARD Antoine, capitaine, A
  • – QUAI Adam, dit BOUCHARD, armateur. A*
  • – TINIERE Julien, capitaine et armateur, né à Marseille
  • – VIAL Louis, directeur des messageries impériales, né à Saint-Paul,*

A : natif d’Antibes       * : initié à la loge cannoise « L’Ecole des Mœurs »

3) De même sur Grasse ou sont rallumés le 7 février 1863 les feux de la « Nouvelle Amitié » par 7 Frères grassois :

  •  -BRAVET Placide, charpentier
  • – CAVALLIER Joseph, négociant parfumeur
  • – GUERBY Jean-Auguste, professeur
  • – LAINTOIN Bernard, verrier
  • – LHERISON Jean, serrurier
  • – LUCE Paul-Jacques, propriétaire
  • – TRIGIT Pierre, officier de gendarmerie

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