La Fraternité en Loge

Par notre initiation en franc-maçonnerie nous rejoignons un groupe d’hommes et de femmes que nous devrons désormais considérer comme frères et sœurs.
La formalité est immédiate, les membres de la Loge accueillent le nouvel initié en le gratifiant d‘un « cher frère ou chère sœur » et le nouvel initié va devoir s’adresser à des individus qu’il rencontre pour la première fois de la même manière.
Un nouveau maillon s’accroche à la chaîne fraternelle…le tour est joué ! Pas si simple…

Pour ma part, le sentiment d’appartenance à la fratrie de ma loge a été progressif et a nécessité volonté et action. Mon sentiment de fraternité ne s’est pas décrété et n’est pas né spontanément, il a été découvert, encouragé et cultivé.

Mon sentiment de fraternité s’est d’abord développé envers mes frères jumeaux, avec qui j’ai toujours gardé une affection particulière parce que nous avons grandi ensemble. Cette fraternité avec mes frères de loge s’est ensuite développée à travers les réunions d’apprentis et de compagnons et surtout à travers les commissions qui étaient des moments privilégiés de convivialité favorisant la fraternité, notamment par les échanges entre générations.

Il faut que j’explique aux plus jeunes d’entre vous, qu’à l’époque, les membres d’une commission se réunissaient chez le frère qui la présidait et que l’étude de la question était suivie d’un repas (souvent excellent) préparé par notre hotte ou par son épouse. Quelque fois l’inscription à la commission dépendait davantage de la qualité culinaire du président que de la question elle-même. J’ai même entendu ici un pré-rapport de question à l’étude des Loges commençant par le menu du repas partagé!

Si je vous fais part de ces anecdotes, c’est parce que je pense que la convivialité joue une part importante dans la fraternité : c’est, par exemple, le rôle des agapes après les tenues.

Je n’oublie pas, rassurez-vous, qu’aussi agréables et nécessaires soient les moments de convivialité entre sœurs et frères, cela ne constitue pas l’objet de la franc-maçonnerie qui reste, avant tout, le travail en Loge.

Nous trouvons dans la société d’autres organisations qui se définissent comme «fraternités » ou qui désignent leurs membres comme « frères » comme, par exemple :

  • « les Frères d’Armes » (L’Association frères d’Armes est placée sous le haut patronage du Président de la République, et bénéficie du soutien des Ministères de la Défense et des Affaires Étrangères)
  • les fraternités religieuses
  • les fraternités mafieuses

Dans chacune de ces organisations aux objectifs très différents, les membres se considèrent unis par des liens fraternels.

Mais pour nous, francs-maçons, au-delà de la défense de cette valeur que nous considérons essentielle au même titre que la Liberté et l’Égalité, à quoi sert la fraternité en Loge ?

Ma première réponse à cette question ne sera pas choisie parmi les raisons suivantes : pour lier de nouvelles amitiés, pour s’entraider ou encore pour faire corps derrière un idéal commun …bien que ces notions découlent de la fraternité en Maçonnerie.

Chacun de nous a sans doute ses propres attentes de la fraternité en maçonnerie car celle-ci peut s’exprimer de manières diverses. Elle peut aussi être dévoyée et devenir “passe-droit”, “affairisme”, “favoritisme”…etc. C’est malheureusement sous ces aspects là que nous voit, et pas toujours à tord, le monde profane.

Pour moi, le sentiment de fraternité partagé dans la loge est essentiel à la progression de l’initié comme au bon fonctionnement de la loge. Il est la condition première d’un travail fructueux car il permet à chacun de se sentir libre, en confiance et de s’exprimer, avec ses mots, en étant le plus vrai possible et sans forcément chercher un semblant de consensus. Ainsi, au sein d’une assemblée bienveillante, le frère ou la sœur qui fera un travail ne cherchera pas à paraître (le monde profane lui en donne suffisamment l’occasion), mais à être, c’est à dire se découvrir.

Dans un climat de réelle fraternité, je suis ton frère donc ton égal, je n’ai pas le souci d’être jugé, je n’ai pas besoin de plaire, je ne serai pas noté, je suis libre, comme le sont mes sœurs et mes frères, libre d’être moi-même, ce moi-même que je découvre progressivement sur mon chemin initiatique Ainsi, sans fraternité, il n’y a pas de démarche initiatique maçonnique possible puisque, pour progresser, je dois être débarrassé de mes métaux mais aussi de la crainte du jugement des autres.

Ma liberté peut alors s’exprimer dans le respect des règles de fonctionnement de la Loge et quand je me soumets à l’autorité de la fonction de tel ou tel officier, le frère ou la sœur qui incarne cette fonction n’en demeure pas moins mon égal.

Je n’ai pas les mêmes liens amicaux avec toutes mes sœurs et tous mes frères mais j’éprouve envers vous tous un lien fraternel car nous sommes tous engagés sur une voie, qui nous permet de mieux nous connaître et de mieux connaître l’autre dans un processus d’interaction. Nous essayons, chacun à notre manière, de nous dépasser, de nous améliorer tout en œuvrant sur le chantier de la construction du Temple.
Mon chemin est personnel mais je sais que le votre a été tracé avec les mêmes outils que le mien et qu’il a été guidé par les mêmes valeurs. C’est cette démarche initiatique commune qui fait de nous des frères et des sœurs.

La fraternité est aussi le ciment qui nous lie et qui, dans le respect du rituel, nous permet d’exprimer librement une opinion en Loge.
Un bon ciment est la garantie de la liberté d’expression (toujours dans le respect du rituel et du règlement) sur tous les sujets qui concernent la Loge ou l’obédience et pas seulement sur les travaux présentés.

Alors, les désaccords peuvent être exprimés, la remise en question peut s’opérer et doit s’opérer. Sinon, nous nous gargariserons d’autosatisfaction sédative. Toutefois, cette fraternité m’oblige au respect de mes frères et sœurs qui expriment des opinions différentes des miennes et c’est cette acceptation, à valeur égale de la mienne, de l’opinion de l’autre qui me permet d’avancer sur le chemin du doute et d’abandonner ainsi quelques vaines certitudes.

Mais, si le ciment n’est pas solide, il y aura des fissures…au minimum, car une loge est fragile et les chaînes d’union que nous formons à l’issue des tenues ne seront que des sparadraps qui ne tiendront que l’espace d’un soir.

La solidité de notre Atelier est avant tout basée sur l’esprit de notre loge transmis par nos anciens. C’est ce qui nous est rappelé quand nous formons la chaîne d’union.
Préservons cette transmission …

Préserver une transmission, c’est ne pas oublier d’où nous venons : qu’est ce qui a fait notre loge, quelle est son histoire, quelle est sa particularité. C’est aussi respecter ce passé.

Mais la solidité de notre Loge est aussi basée sur l’intégration des nouveaux maillons. Intégrer un nouveau maillon dans la chaîne fraternelle ne tient pas d’une formule magique, fut-elle rituelique, je l’ai dit en préambule. Bien sûr, la nouvelle sœur ou le nouveau frère est reconnu comme tel par l’atelier lors de son initiation mais l’intégration se fait progressivement et il nous appartient de favoriser le développement de l’esprit fraternel chez nos jeunes frères et sœurs. Pour cela, il faut de la disponibilité, de l’écoute, du temps. Il nous faut surtout montrer l’exemple de cette fraternité.
Comment ne pas s’interroger sur les rares démissions, venant de jeunes sœurs et frères après quelques mois seulement de présence parmi nous.
Même s’il semble que ce phénomène de démissions soit général à l’obédience et serait lié aux contraintes de la vie moderne, il se peut aussi que nous n’ayons pas su leur montrer la fraternité à laquelle ils s’attendaient.

A mes yeux, ce qui fait la force d’une loge c’est d’abord la qualité des liens qui unit les frères et les sœurs avant même la qualité des travaux présentés. Ces deux notions ne sont pas opposées mais je pense que c’est la chaleur fraternelle de la loge qui permet à chacun de se révéler, de tailler sa pierre et de s’améliorer… sans cesse.

D’une véritable fraternité, découle naturellement une solidarité effective. Le lien affectif qui nous unit va m’inciter à soutenir le frère ou la sœur qui est dans la peine, à l’encourager dans son travail et à partager sa joie dans les moments de bonheur.

Cependant, la solidarité qui découle de la fraternité n’est pas synonyme d’uniformité. Contrairement à certaines structures profanes dont la solidité réside en la mise en conformité, la mise en ordre ou la mise au pas de ses adhérents, la solidité de la loge repose, paradoxalement, sur la diversité et la liberté de chacun de ses membres. Notre solidarité n’est pas basée sur une convergence de vues mais sur un rapprochement de nos cœurs.

Enfin, l’expérience de la Fraternité que nous vivons en loge doit nous permettre de développer une approche plus humaniste à l’extérieur du temple avec une obligation de secours envers les plus démunis et d’aide à ceux qui souffrent des vicissitudes de la vie. Dans cet esprit, nous pourrions aussi considérer « l’Autre » d’abord comme un frère d’humanité avant de voir en lui un étranger, un ennemi potentiel, un envahisseur et un profiteur.

Pour conclure, la fraternité en loge peut se décliner en 3 points :

elle est la première condition d’une progression initiatique personnelle
elle est le ciment de la loge qui permet de réunir les points de vue divergents
elle est la source du plaisir de se retrouver.

Nous devons préserver cette fraternité :

• C’est sans doute à chacun, à commencer par moi, de s’interroger sur ce qu’il pourrait améliorer en lui pour que vive et perdure cette fraternité.

• Nous devons peut-être donner plus de temps pour une meilleure intégration des apprentis en espaçant davantage les initiations. Ces nouveaux initiés pourraient se considérer plus longtemps comme étant les « petits derniers » sur lesquels se porte l’affection de la loge.

• Nous pouvons essayer de donner aux apprentis et aux compagnons l’image d’une loge plus sereine et plus fraternelle.

Je n’ai pas l’innocence de croire qu’il suffit de se nommer frère ou sœur pour que de véritables liens fraternels nous animent.

Je voudrais simplement que nous puissions réfléchir sur ce qui me paraît fondamental dans la vie en loge et qui nous distingue de toute association profane.

La fraternité n’est pas nécessaire pour l’organisation de réunions où de brillants conférenciers viennent nous faire partager leur savoir; il suffit de trouver les talents.
Elle n’est pas nécessaire non plus pour que fonctionne efficacement un organisme complexe; il suffit de faire régner l’ordre.

Mais la loge repose sur d’autres fondements ; elle se veut le centre de l’union et cette union ne peut être que celle des cœurs et des bonnes volontés.


Je dédie cette planche à mon parrain: Mogens Prip Buus, passé à l’Orient Éternel récemment, qui m’a permis de connaître cette loge où j’ai découvert ce lien unique, ce lien d’amour fraternel tissé au fil des ans.

J’ai dit

Georges Abe.°. 05 novembre 2019

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