L’éducation peut-elle seule contribuer à l’émergence d’un homme libre ?

L’éducation peut-elle seule contribuer à l’émergence d’un homme libre ?

Introduction :

Liberté ! Mot le plus exaltant, a-t-on dit, et le plus mensonger—et, probablement , le plus meurtrier des mots mensongers !
Héritage philosophique et historique qui nous est cher, nos démocraties nous enseignent la liberté, nous la revendiquons, nous la proclamons, nous la chantons ; nous nous « sentons » libres, nous nous voulons libres …Et pourtant, le sommes-nous vraiment ? Le sommes-nous toujours ? Pensons-nous, parlons-nous , agissons-nous toujours en hommes libres ? Il s’en faut, à l’évidence !
« Difficile liberté » , à laquelle devrait nous préparer l’Éducation, ; apprentissage jamais achevé et qui doit trouver dans l’expérience de toute une vie de quoi s’affiner et se parfaire.

I- L’Education : une culture de la liberté

Il est certain que la liberté s’acquiert et se conquiert. La tâche d’une morale laïque nous semble être celle de la promotion méthodique et de la défense d’une « culture de la liberté » dans laquelle l’homme apprend à être responsable, responsable non seulement de ses actions , mais aussi de sa liberté et de celle des autres.
Cette responsabilité est une affaire de conscience et d’engagement. Point de moralité sans liberté, point de liberté vraie sans moralité. C’est pourquoi l’éducation , qui apparaît comme un élément décisif de la moralité, peut être considérée comme un facteur essentiel de « l’émergence en nous de l’homme libre. »
En effet—et pardon de rappeler quelques banalités : en nous apprenant à maîtriser notre nature, ses impulsions et ses appétits, elle nous prépare déjà à une vie sociale, dans laquelle la liberté trouvera à s’exprimer dans le respect des règles et des contraintes inhérentes à la vie collective ou communautaire. L’homme libre est celui qui, fort de cette « vertu citoyenne », pourra mettre sa volonté au service de la vie et de l’harmonie de sa cité.  En nous apprenant, d’autre part, à nous rendre moins dépendants de l’héritage culturel familial—reçu depuis la naissance—, si déterminant, (langue, tradition, coutumes, habitudes…), l’ éducation intervient secondairement pour nous libérer de motivations souvent égocentriques, et nous « ouvrir » à des valeurs nouvelles, plus universelles. C’est à cette vocation éducative  libératrice ,rénovatrice et généreuse que nous renvoie  l’étymologie du mot : « é-duquer », c’est « faire sortir » d’un état pour « conduire » vers un  autre état. Ainsi, la « con -struction » de soi  ou « in-struction », serait une « reconstruction. » à partir d’une certaine mise à distance de soi et d’une histoire personnelle..
L’homme libre est donc d’abord un homme « libéré », « renouvelé » et prêt à se restructurer en recevant la dure initiation à la liberté.
Enfin, en formant notre jugement, en développant notre raison et un certain esprit critique et d’examen, l’éducation contribue fortement à forger cette autonomie d’homme libre , capable de discernement, soucieux de ses choix, convaincu de la légitimité d’une action mûrement réfléchie et accomplie sous l’impulsion d’ une volonté clairvoyante.

Prenons garde seulement que l’éducation peut servir une culture de la liberté aussi bien qu’une culture qui la nie ou l’ignore. Il est, en effet, des cultures liberticides, des cultures de contrainte et d’asservissement. Il est donc nécessaire de s’assurer que la culture dispensée assume dans ses prémisses mêmes la liberté. Seule une telle culture pourrait prétendre à la rendre durable et abondante.
D’autre part, l’Éducation, chargée de la formation de l’esprit, a aussi vocation à transmettre le Savoir. C’est alors qu’elle pourrait représenter un danger en faussant notre rapport à la Liberté.
En effet, n’en déplaise à Socrate pour qui « nul ne fait le mal volontairement », nous ne pouvons imaginer, sans quelque naïveté, que l’ignorance suffirait à nous absoudre de notre culpabilité ! Alibi bien commode pour nous dédouaner à peu de frais de notre responsabilité !
Nous préférons nous rallier à l’opinion d’Aristote pour qui le Savoir ne détourne pas nécessairement l’homme de l’action mauvaise. L’histoire nous a souvent montré, hélas, combien il avait raison, et qu’on pouvait même se servir du Savoir pour accomplir le mal.